Edouard
Dans ses premières années, Grenadine faisait la taille d’un mur entier. Elle trônait alors dans une salle de danse classique. Elle avait été cassée en deux parties égales, mais elle ne se souvenait plus comment c’était arrivé.
Puis un maître artisan l’avait récupéré et retaillée. Elle avait donc une sorte de sœur jumelle qui devait ravir son nouveau proprio. L’autre n’avait pas tout à fait les mêmes gravures. Deux jours avant que Grenadine n’arrive, son autre moitié était partie pour la galerie d’un grand magasin du centre ville.
Le temps filait à une allure folle. Dans l’vieux aussi d’ailleur. Théo prenait de la hauteur, Emile courbait le dos tout en gardant sa grandeur d’âme.
Les touristes nous ravissaient.
Grenadine : Hey Ed, look, on dirait un pingouin accroché à un perroquet.
Edouard : Greni tu exagères..ah ah quoi que non je n’avais pas tout vu
Grenadine : Ah la pouff ouééé !!!
L’été, les dégradés de couleurs tenaient plus aux brûlures de la peau des touristes qui s’obstinaient à ne pas vouloir comprendre que le soleil est vraiment dangereux.
Des défilés de coquelicot par champs entiers déambulaient dans les rues du Vieux. Tous les mêmes depuis des décennies, à vouloir marquer leurs vacances au fer rouge.
Orchestrée avec la régularité d’un métronome, les époques se voyaient affublées de nouveaux genres humains. Les coupes de robes et de pantalons, les coupes de cheveux, les décorations et accessoires changeaient du tout au tout chaque années puis revenaient 15 ans après.
J’ai surtout connu les rockers et les punks, les hard rockers. Tous les mêmes à croire que leur difficulté de vivre est un phénomène de société. Qu’on ne leur donne pas la parole alors qu’elle se prend. La parole appartient à celui qui s’en empare. Ces mêmes qu’on retrouve quelques années après dans des partis politique à dire l’inverse de ceux qu’il voulaient et à quoi ils rêvaient.
- Edouard, pourquoi ne me parles tu pas ?
Chapitre : L’ Entretien
- Je suppose Brave Emile que c’est par timidité
- Ah la timidité, je connais aussi ça
- Que t’arrive t-il mon Emile
- Je suis las cher Edouard, oui fatigué de ce monde qui ne veut pas comprendre ce qu’il est en train de filer du mauvais coton.
- Tu es comme tous ces jeunes alors, dommage que tu n'ais plus de cheveux tu aurais pu aller t’asseoir avec eux chez Jean et Jeannine
- Héhé, tu as presque raison, tu sais Edouard, nous aussi ne voulions pas la guerre et pourtant il fallait bien défendre le pays, je n’aime pas en parler c’est toujours aussi douloureux
Des larmes coulaient entre les rides que creusait son sourire feint. Il était trop tard, les mots et les images submergeaient sa mémoire il reprit
Je ne sais trop comment j’ai pu survivre à ça, j’y ai perdu mon frère, ma croyance et mes rêves ….
Mon frère avait inventé un chauffage à la bouse de vache, c’est ingénieux n’est-ce pas ria-t-il.
Il faisait froid sur les collines de Falicon, nous voulions éviter de faire du feu parce qu’en tant que résistants, la prudence était de mise.
Les seules armes qui servaient notre cause étaient l’intelligence et la ruse. Jacques était rusé au point d’avoir pensé à capturer la chaleur qui émanait de la fermentation des bouses de vaches dans des chambres à air, ainsi nous pouvions chauffer la couche des fugitifs emprisonnés dans leur survie. Je me rappelle du bruit des bottes….il se tut alors et me laissa sans suite.
J’avais suivi de loin l’épisode tragique de la folie humaine, à cette époque les regards n’étaient pas insistant auprès de moi, la honte dominait l’impuissance générale, ils étaient tous si tristes et si apeurés de ne pouvoir rien faire d’autre que compatir. La terreur régnait comme la maîtresse du monde.
Emile reparut avec un vieux chiffon et un spray odorant, il me pulvérisa et délicatement effaça les gouttelettes, il reproduisait ce qu’il avait fait sur lui quelques secondes avant chassant les traces de ce mal latent et à jamais présent.
- Edouard sais tu pourquoi les hommes sont toujours aussi méchants et fous ?
- Je suppose que c’est dans leur nature, qu’ils n’ont pas appris de leurs erreurs et qu’ils sont condamnés à les revivre, ils iront toujours plus loin jusqu’à ce que plus rien de subsiste sur la terre, pas même moi
- Ah , c’est triste, mais dis moi tu as des pouvoirs d’ubiquité aussi ?
- Emile, les miroirs sont ancestraux et Michel de Nostredame en avait un aussi. Comme vous, nous portons la mémoire du monde, la faculté de lire l’avenir est en nous, depuis des centaines d’années nous avons à faire aux mêmes individus, il y a ceux qui nous créditent comme Nostradamus qui a osé faire part de ses visions. Le secret de ces révélations tiens dans le reflet d’un miroir, si, si, c’est vrai, et donc il y a ceux qui nous débitent et nous brisent déçu de ne voir en eux rien d’autre que les ténèbres.
- donc si je t’ai bien suivi, vous êtes notre conscience ?
- Pas vraiment, parce que nous ne sommes pas en permanence à vos côté, mais certains s’inspirent de notre philosophie et lorsqu’ils on face à eux un être en quête, c’est tout naturellement qu’ils réagissent renvoyant un reflet.
- Tu m’inquiètes là, ne te fâches pas, y a t-il de mauvais miroirs ?
- Y a-t-il de mauvais hommes ? Si oui le sont-ils devenus parce qu’ils n’osaient pas se voir comme ils étaient vraiment.
Est-ce qu’être un mauvais homme signifie d’être différent des images imposées par les autres ? Et ces autres ne sont-ils pas eux même reflets d’autres frustrations.
Non mon Bon Emile, je suis catégorique, il n’y a pas de mauvais miroir. Il y a juste ceux qui n’osent pas pousser leur sujet à s’affronter, alors ces sujets se détournent avec facilité et ne se voient pas ou plus. Se détourner de soi et des autres n’est qu’une décision de plus.
La plupart du temps l’image que vous voyez en nous est celle que vous voulez bien voir.
Alors la tête vide, vous entamez le processus courant.
« tiens j’ai une sale gueule ce matin, ah puis ce nez, ces oreilles ou encore, cette silhouette… »
Si vous le méritez, nous vous montrons alors que seul l’angle de vue est en cause. Soit vous cédez à votre inclinaison du moment en disant, « oh pô grave ça ira mieux demain », ou alors, « finalement je ne m’étais pas vu sous cet angle ».
Nous avons il est vrai le pouvoir de mettre l’ombre en lumière et laisser ressortir le plus mauvais et le plus laid d’un individu.
Il est rare que nous puissions nous permettre de jouer à cela mais c’est arrivé, cela ne fait pas de nous de mauvais miroir, la justice passe parfois par nous et c’est bien. »
La sonnette de la porte fit place à une adolescente à la beauté rare. De longs cheveux châtains tombant en cascade bouclée au bas d’un dos cambré. 1m 60 d’une peau métissée et fine percée de deux amandes vertes lançant un regard rendant hommage à la tendresse. Deux lèvres parfaites fines s’étiraient en un sourire triste. Un léger soupçon de révolte contrastait sa superbe.
Une intonation respectueuse sur un ton de défit laissait entrevoir une profonde cicatrice. Sa voix joyeuse dissimulait à peine son trac.
- Bonjour Monsieur, j’ai besoin de travailler, vous ne cherchez pas une femme de ménage.
- Emile me fit un sourire
- Eh bien, je n’y avait pas pensé mais maintenant que vous le dites, ça m’arrangerait bien. Vous connaissez quelqu’un ?
- Oui moi Monsieur..
- Vous ? Pardonnez la question mais quelle âge avez-vous ?
- J’ai 12 ans enfin presque 13
- Vous allez à l’école n’est ce pas ?
- Oui je suis à Port Lympia en 5ème
- En 5ème, voyez vous cela.. et je suis sans doute un peu indiscret mais pourquoi cherchez vous du travail ?.
- Bien, ma famille n’a pas riche et j’aimerais avoir un peu d’argent de poche
- Vos parents savent-ils que vous faites des recherches ?
- Mon père est à Paris et ma mère Monsieur est mon premier employeur. Mais elle ne me paie pas. Pour elle et son nouveau mari, je garde ma petite sœur, je fais le ménage et les courses .
- Je vois, et votre papa ?
- Mon père habite à Paris. Il est catcheur vous savez, et il me manque.
Elle avait tout dit, à 12 ans presque 13, ce petit bouchon avait l’âme en peine, comment résister à cela.
- Vous pouvez commencer quand ?
- Aujourd’hui c’est mercredi, je peux, et je pourrais tous les mercredis matin, l’après midi je vais faire de l’athlétisme au collège, c’est gratuit et je suis la plus forte en course à pied.
- Tiens, c’est drôle, mon petit fils Théo en fait aussi à son école.
- Ah c’est cool, bon alors mercredi prochain c’est bon ?
- Oui c’est bon, à huit heures, je viendrais t’ouvrir et j’irais attendre en face au petit bar
- Chez Jean et Jeanine ? je suis passée et je vais faire le ménage aussi à 7 h 00, on se croisera comme ça
- Bien mademoiselle, comment t’appel-tu ?
- Valérie, je m’appelle Valérie.