Edouard II
J’ai été crocheté près de la place Rossetti, dans la vieille ville de Nice, à la vitrine d’un magasin de gravures et cartes postales anciennes en décembre 1970.
Avant cela, j’étais un miroir de salle de bain.
J’appartenais à une famille ouvrière qui entretenait une villa pour le compte de riches propriétaires américains dans le quartier de Saint Hélène.
A leur départ, non bien loin de là, j’ai suivi dans les malles le retour à la maison familiale de l’avenue Sainte Marguerite.
J’aimais le calme de cet endroit où la tonnelle de canisses me protégeait du soleil.
Mon moment préféré était l’arrivée de Joseph, le pépé. Il déboulait le matin avec quelques grimaces de son cru, répétant ainsi son entrée sur la scène de son quotidien qu'il agrémentait ainsi d’un humour sarcastique. Il se servirait de chacune de ces pitreries pour faire rire ses copains du petit port pêche de Carras ou sur son clos de boules favoris lors d’une interminable partie de pétanque.
Puis, il dégainait son plumeau, le mouillait, l’enduisait de savon et le faisait tournoyer sur ses joues rappeuses écumant une mousse onctueuse. Son rasoir slalomait alors pour laisser une peau douce qui ravirait la bouche de ses petits enfants lorsqu’ils l’apercevraient.
Parfois, il remettait l’exercice de quelques instants pour aller affectueusement frotter son menton râpeux contre les joues bien rondes de ses trois chérubins déclenchant ainsi l’hilarité générale et la colère non feinte de la mémé qui trouvait ça puéril.
Puis, il revenait alors les yeux brillants d’un bonheur sans égal.
J’étais persuadé que me serait offert le même spectacle des années durant. Moi, témoin privilégié des nouvelles rides apparues au fil des ans.
Cette belle vie eut pourtant une fin, je fus en autres objets l’une des victimes du bon vouloir du réaménagement de leur habitat.
En effet, ils entreprirent une rénovation totale de la maison, je dû alors céder ma place à une glace ovale, fadasse, montée sur pivots qui ne pourrait jamais comprendre à quel point je serais jaloux d’elle.
Après des années de bons et loyaux services, c’est dans une caisse en bois dehors, devant le garage, que j’attendais de revoir à nouveau.
J’étais triste dédaignant les nombreuses allées et venues qui défilaient en me morne reflet lorsqu’un homme que je vis à peine arriver me saisit et me monta jusqu’à son visage tout en souriant. Il était manifestement fier de lui lorsque :
dit Joseph. Emile, un peu surprit lui fit un sourire niais et adressa son bonjour respectueux et gêné.
- Il vous plaît le miroir ?
- Ah ! oui…..oui, oui, il est magnifique dit il embarrassé…. Excusez mon intrusion, peut être vous pouvez me renseigner, je cherche Madame Huguette, je dois lui acheter de vieilles cartes postales de Nice.
- Eh oui que je la connais, c’est ma belle sœur, prenez donc les escaliers elle est au deuxième étage. Dites, vous le voulez le miroir ?
- Vous le vendez, s’étonna t-il ?
- Face à l’enthousiasme d’Emile, le pépé lui offrit, peut être dans l’idée qu’il prendrait soin de moi.
- Croyez moi messieurs dames, j’ai eu mal à cet instant précis, oui mal à en pleurer de quitter ainsi mon Joseph, pépé le Moco avec ses joues sèches et rugueuses, ses grands yeux plein d’amour.
Il ne me laisserait pas me tacheter dans la pénombre, non, il m’offrait une suite en me cédant à un autre…
C’est un peu ça l’amour, veiller à ce qu’en s’envolant d’un lieu dit, lorsque tout est fini, tout aille bien pour celle ou celui qui est parti « et ça fait beaucoup de i »
Quel beau moment tragique. J’eu en mon seul reflet une seule et unique fois le visage des deux hommes les plus gentils du monde ; échangeant à travers un regard un objet d’importance avec pour seuls discours leur large sourire un instant échangé, une image à jamais gravés dans l’éternelle mémoire qu’avec moi on transporte comme un relais de vie à vie.
Emile me prit et me sourit, il semblait fier de lui ou peut-être l’était-il de moi. Plus il me regardait, plus il m’imaginait ici où là comme un invité de marque.
Après un long moment d’attente seul sur le siège avant d’une vieille voiture, Emile prit place à mon côté et contre toute attente, il s’adressa à moi.
- Alors joli miroir, je n’ai pas eu le temps de faire les présentations, je m’appelle Emile.
- Et moi Edouard répondis-je sans détours.
Pour le coup, c’est moi qui eu du mal à le croire ?
J’étais stupéfait. Ok, un miroir stupéfait ça étonne, je peux en convenir, mais un stylo courant à quinze mots minutes sur une feuille vierge ça n’étonne personne ! ! !
Alors effectivement une main l’y aide bien, mais qui finalement écrit ? C’est une toute autre histoire qu’un jour peut être je vous raconterai.
Une petite aparté tout de même, la question de l’implication des humains dans certains domaines mérite d’être posée car à voir, comme moi, déambuler ces spécimens toute la journée, il faut raison gardée sur la nature de ceux qu’on leur attribue, je puis vous assurer qu’il sont pour la plupart loin d’être lumineux. Edouard est un miroir bavard, je sais ! ! !
Je reprends donc le cours de mon récit. Je savais depuis toujours posséder un pouvoir magique, mais d’ici à tchatcher avec un être humain…
Ma confusion fut telle que je me tues jusqu’à notre arrivée.
Semblant avoir saisi le malaise et ma perplexité, Emile me fit entrer chez lui avec la plus grande discrétion, incognito, sans parler de l’épisode du prénom. Peut être me croyait-il fâché ou timide, cet espace de répit me plut.
Il me fallait mesurer l’ampleur de l’évènement.
"la suite bientôt"